Bavardages autour d’ « Une saison blanche et sèche » !

Ce matin, j’avais envie de vous parler d’un livre qui est de ceux qui me suivent partout. Je n’ai jamais réellement eu de côté « fan hystérique » comme les jeunes ont parfois avec des chanteurs. Je n’ai pas de passion particulière pour le cinéma ou les acteurs.

Pourtant, il y a une personne dont j’ai suivi l’activité pendant des années régulièrement. A chaque fois que j’entrais dans une libraire, je me renseignais pour savoir s’il n’avait rien écrit de neuf. Je regardais régulièrement dans les journaux s’il ne devait pas faire une intervention en France où je pourrais aller. C’est André Brink, un merveilleux romancier d’Afrique du Sud. Je l’ai rencontré plusieurs fois, ai pu m’approcher assez pour discuter avec lui. C’était un homme plein d’humanité et de générosité.

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« Une saison blanche et sèche » que nous avions d’abord étudié en anglais est tombé au moment de mes premières prises de conscience politique, des premières ouvertures au monde contemporain.

C’était en 1990 et j’étais en première. Avant de le lire, je ne parlais que de Tocqueville que je découvrais et que j’adorais littéralement. Rien ne me passionnait plus que la théorie du changement social. J’en parlais pendant des heures avec mes amis dans un pays très fragile politiquement.

Nous étions au Niger et allions gentiment de coups d’état en coup d’état en ce temps-là. Les gens voulaient la liberté et l’égalité. Nous, adolescents privilégiés, nous les observions avec attention et nous en servions comme base de vérification des théories que nous apprenions en philosophie.

C’est à cette époque que l’univers d’André Brink a heurté ma vie.

« Une saison blanche et sèche » a bouleversé totalement mon univers relativement paisible. Il y est question de racisme, de l’acceptation de l’autre, de la difficulté d’être différent, de liberté individuelle et collective, d’égalité, de combat, de courage.

S’il y a un livre qui devrait être obligatoire au lycée, c’est bien celui-là ! Je l’avais emprunté à la bibliothèque et je n’ai pas pu le rendre, jamais je n’ai réussi à m’en séparer. J’ai déclaré que je l’avais perdu et je l’ai gardé comme le plus précieux des trésors. Aujourd’hui encore, il ne me quitte pas.

Il y a l’acte malhonnête qui me rend honteuse toujours, le mensonge puis, le fait de priver les autres de ce livre-là, de la possibilité d’être touché eux-aussi…

Ce livre a été écrit au moment culminant de l’apartheid en Afrique du Sud dans la fin des années 70. Il parle de ce système mais aurait pu parler de tous les régimes totalitaires finalement et l’histoire aurait pu situer dans un pays communiste ou en Amérique du Sud.

Il dit une chose importante : tout régime fondé sur l’apartheid est très fragile parce qu’il est contraire à la nature de l’homme. Il ne peut fonctionner que si les communautés s’ignorent mutuellement. Dès qu’il y a interaction, le système est fragilisé et tout peut basculer rapidement. D’où des lois très sévères, des sanctions très dures pour punir ceux qui franchissent les barrières.

Ben Du Toit est un professeur blanc qui s’intéresse au sort du fils de son jardinier noir. Ben Du Toit est un héros absurde digne d’un essai de Camus. C’est l’homme révolté par excellence. Il est conscient que la mort l’attend en persistant dans sa conduite mais, il agit quand même.

Toute la problématique de l’utilité de l’acte, des limites stoïciennes (celles que l’on doit accepter et celles que l’on peut repousser) se retrouve dans ce personnage. Il choisit d’agir, entraînant d’abord avec lui les siens puis, abandonné par eux, il choisit malgré tout de poursuivre son combat jusqu’au bout, jusqu’à la mort.

Un seul, par son action, peut tout changer.

En agissant, il se transforme peu à peu, d’un anonyme sans aucun intérêt, il devient ce qu’il doit être et se transforme en un personnage solitaire, magnifique. Il transforme également les autres, le monde dans lequel il vit. Comme Sisyphe, moi je le crois apaisé et heureux.

Ce matin, je rangeais ce livre dans la bibliothèque et je me suis dit : « Même si je suis un peu pataude, si je pouvais ne donner qu’à une seule personne l’envie de le découvrir, j’en serais très heureuse. »

André Brink nous a quitté le 6 février 2015. Il me manquera toujours.

 

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Bavardages autour de « notes d’un souterrain » !

A cette époque, je me replonge inévitablement dans « Le joueur » un des livres de Dostoievski. J’adore ce livre et l’idée d’une rédemption possible.

Cette année, j’ai ressorti de ma bibliothèque « Notes d’un souterrain ».

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C’est étonnant de constater à quel point parfois le « hasard » guide judicieusement nos choix. A l’heure où je m’interroge sur mon désir de continuer à vivre en société, je reprends un livre qui parle d’identité sociale et explique à quel point l’homme est prêt à faire tout ce qu’il peut pour exister. Il accepte volontiers d’être détesté ou méprisé parce que c’est une preuve de son existence. Il ne peut pas par contre pas supporter l’indifférence qui est une négation même de son existence, une sorte de solitude insupportable. Pour êtes reconnu, il est prêt à tout supporter, l’humiliation, la souffrance, la mort … tout lui semble mieux que de ne pas exister pour les autres.

Ca m’a fait penser à l’Afrique, mon Afrique où être exclu de la société est une sanction insupportable, la pire de toute.

L’opinion des autres m’indiffère mais en même temps, il se pourrait que je sois tenue par elle malgré moi. J’entends ce qu’ils disent, cela ne me touche pas toujours mais j’entends et je suis impactée par cette image qu’ils me renvoient de moi.

S’ils ne disaient rien de moi, si ma présence ne changeait rien pour eux, ne laissait aucune trace, est-ce que ce serait si grave ? Si insupportable ? Que je serais prête à faire n’importe quoi pour qu’ils me remarquent ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Il est possible que je ne sache jamais.

Il est des gens que l’on ne voit pas. J’ai des clients comme ça. Ils sont dans un coin, ne disent rien. On ne les remarque pas. Impossible de savoir s’ils étaient là ou pas. J’en ai d’autres qui ont une présence telle qu’elle dévore celle de tous les autres. Ce sont des personnages sublimes, très hauts en couleur.

Moi je suis là rarement invisible. C’est ce petit côté excentrique que je possède : un rire trop fort, un parfum entêtant, un fichu caractère. On me regarde et cela me fait sourire surtout si les sourcils se froncent.

Pourtant, je n’aime rien tant que me fondre dans la foule, comme une petite fourmi, silencieuse. Vivre seule dans le monde, au milieu de vous, oubliée de tous, comme un fantasme secret, un goût de liberté absolue où l’on n’est plus tenu par rien. J’aurais bien aimé ça je crois.

2019 est l’année où je change de vie.

Partir avec un sac sur le dos à la découverte d’un lieu où échouer serait comme aller au bout de mon rêve d’enfant.

Je pourrais aussi m’ancrer réellement dans la société et me construire enfin une vie comme il faut en arrêtant de bricoler mes amours, mes amitiés. Je pourrais grandir quoi.

Plus que quelques jours et ce livre magnifique avant de me décider !